Il s’agit d’un document sur parchemin de 21 cm de hauteur sur presque 33 cm de largeur, autrefois muni d’un sceau. Ce dernier était appendu sur une bande de parchemin découpée en bas, à droite de la peau ; on parle, dans ce cas de figure, d’un scellement « sur simple queue de parchemin » . Le texte a été rédigé en lettres minuscules gothiques, un style d’écriture caractéristique de la fin du Moyen Âge. Quand bien même Charles VI est désigné à la première ligne comme l’auteur de la lettre (« Charles par la grace de Dieu roy de France ») , il ne l’a pas écrite en personne. La rédaction du manuscrit est en réalité l’œuvre de l’un de ses secrétaires, nommé Milet, dont le nom et la signature apparaissent dans la partie inférieure gauche du parchemin, sous la mention « par le roy à la relacion du conseil » .
Cet acte se rapporte à la création de diverses redevances frappant les habitants de Montreuil-Bellay, et destinées à financer la fortification du château de cette ville. Cette décision royale intervient dans le contexte de la guerre de Cent Ans, qui oppose les rois d’Angleterre de la famille des Plantagenêt aux rois de France de la dynastie des Valois.
Le conflit entre les deux royaumes démarre officiellement en 1337, mais l’Anjou n’est véritablement concerné par les combats qu’à partir du milieu des années 1350 et, notamment, après 1356, date de la défaite militaire du roi de France Jean II le Bon contre l’armée de son homologue anglais Édouard III, qui lui dispute la couronne de France. Dès lors, des soldats anglais et des bandes de mercenaires appelés « routiers » traversent régulièrement le territoire angevin, en proie aux dévastations et aux pillages. Cette insécurité endémique a touché particulièrement les campagnes jusqu’à 1380 environ, bien que la situation militaire du camp français se fût nettement améliorée sous le règne du roi Charles V (1364-1380), qui a reconquis la majeure partie de son royaume à la fin de son règne.
Cette reconquête a notamment été permise par une stratégie militaire d’un nouveau type mise en œuvre par Charles V et son chef militaire Bertrand du Guesclin, nommé connétable en 1370. Elle vise à éviter les batailles rangées en privilégiant des opérations de plus modeste envergure, qui reviennent généralement à reprendre le contrôle des lieux tenus par l’ennemi les uns après les autres et à lui tendre des embuscades, dès que l’occasion se présente. Cette forme de guérilla s’accompagne en parallèle d’une politique défensive de « mise en défense du royaume » consistant à renforcer le réseau des fortifications contrôlées par le roi de France et ses fidèles, ceci afin de neutraliser les effets des raids dévastateurs (« chevauchées ») de l’armée anglaise.
Cela implique par conséquent d’effectuer d’importants travaux d’aménagement de remparts et de murailles des villes et des bourgs ruraux, ainsi que de châteaux, et parfois même de fortifier des bâtiments religieux tels que des abbayes et des églises.
À la date du document, le seigneur de Montreuil-Bellay est Guillaume IV de Melun, qui possède également d’autres puissantes seigneuries en dehors de l’Anjou (la vicomté de Melun, en Île-de-France, et le comté de Tancarville, en Normandie) et occupe par ailleurs la charge de chambellan du roi, dont il est un fidèle serviteur. À la tête de la baronnie de Montreuil-Bellay depuis 1385, Guillaume est l’un des principaux seigneurs du duché d’Anjou, où il est cependant peu présent, en raison de ses autres fonctions et de sa participation fréquente aux campagnes militaires menées par l’armée royale.
Le château de Montreuil-Bellay (« chastel dudit lieu de Monstereul ») est placé sous sa responsabilité. Située dans une zone de confins, à proximité du Poitou (« assiz ou duchié d’Anjou sur les marches de Poitou »), cette place forte défend la frange méridionale du duché contre les incursions des Anglais et des routiers. De ce fait, elle revêt un rôle stratégique majeur pour le pouvoir royal (« très belle forteresse ancienne, laquelle a esté bien gardée par lonctemps sur les frontières de noz ennemis, et tenue en notre obéissance »).
En contrebas du château, se trouvent une basse-cour et des moulins situés sur le Thouet (« et au dessouz d’icelui chastel, assez prez soit une basse cour sur la rivière de Thouer et bons molins assiz sur la dicte rivière »). Le texte précise qu’il est indispensable de les fortifier eux aussi pour garantir la sécurité du château (« et pour ce que sens fortefier les molins, rivière et basse cour, ledit chastel ne se pourroit bonnement garder ne assiéger estoit de noz ennemis »). L’ensemble de ce dispositif de protection doit donc être remis en état pour que les populations puissent s’y réfugier en cas de besoin (« il estoit néccessité de y faire réparacions et fortificacions, pour la salvacion et défense dudit chastel du pays et des subgés »).
Il reste que ces réfections représentent des coûts considérables que Guillaume IV de Melun ne peut assumer seul. C’est pour cette raison qu’il a sollicité Charles VI (« À la supplicacion de notre amé et féal chevalier et chambellan Guillaume, viconte de Meleun, seigneur de Montreuil-Bellay ») pour mettre financièrement à contribution les habitants de Montreuil-Bellay relevant de sa seigneurie et ceux des alentours qui ne sont pas astreints à un service de garde et de guet dans une autre forteresse.
Par cette lettre, le roi autorise donc le seigneur de Montreuil-Bellay à taxer ces populations, spécifiquement pour couvrir les frais liés aux travaux nécessaires à la consolidation des fortifications.
Globalement, ce document illustre le fait qu’au printemps 1387, même si le spectre de la guerre s’est éloigné dans une large mesure en Anjou depuis le début de la décennie, la crainte d’une reprise des hostilités reste très présente dans les esprits. Pourtant, le calme va régner dans la région pendant une dizaine d’années, jusqu’à ce qu’en 1403, la fin d’une trêve entre Français et Anglais entraîne le retour de la soldatesque dans le Saumurois.
Édition du document
1387, 20 mai – Paris
Lettre du roi Charles VI autorisant Guillaume IV de Melun, seigneur de Montreuil-Bellay, à lever des taxes pendant trois années sur les habitants de Montreuil-Bellay et des villages avoisinants pour soutenir les coûts des réparations et fortifications à effectuer sur le château, ainsi que sur la basse-cour et les moulins situés sur la rivière du Thouet.
A – Original sur parchemin, larg. 326 mm x haut. 221 mm, Archives départementales de Maine-et-Loire, E 813, pièce n° 2.
a. TIXIER Céline, Montreuil-Bellay, une petite ville frontière à la fin du Moyen Âge (milieu XIVe-fin XVe siècle), Mémoire de maîtrise d’histoire (sous la direction de Jean-Michel Matz), Université d’Angers, 2000, p. 153-154.
Charles par la grace de Dieu roy de France. Au bailli de Costentin (a) ou à son lieutenant salut. À la supplication de notre amé et féal chevalier et chambel-[2]-lan Guillaume vicomte de Meleun seigneur de Monstereul Bellay contenant que comme il nous eust autrefois fait exposer comment son chastel dudit lieu [3] de Monstereul soit assiz ou duchié d’Aniou sur les marches de Poitou, et soit une très belle forteresse ancienne, laquelle a esté bien gardée par lont temps [4] sur les frontières de nos ennemis, et tenue en notre obéissance. Et au dessouz d’icelui chastel assez prez soit une basse court sur la rivière de Thouer [5] et bons molins assiz sur la dicte rivière. Et pour ce que sens fortefier les molins rivière et basse court le dit chastel ne se pourroit bonnement [6] garder. Se assiégés estoit de noz ennemis, et ne se pourroit bonnement tenir et garder, et que la dicte basse court d’ancienneté a esté forteresse close à murs [7] et à fossez et que al (b) estoit nécessité de y faire réparacions et fortificacions, pour la salvacion et défense dudit chastel du pays et des subgés demurans [8] ausquelles fortificacions a convenu faire grans frais missions et despens lesquelz notre dit chambellan ne peust pas bonnement avoir soustenus tous [9] de soy sens l’ayde de ses subgés et autres gens habitans dudit pays, qui en cas de néccessité pourroient avoir refuge pour sauver eulz et leurs biens [10] en la dicte forteresse nous par noz autres lettres obtenues par notre dit chambellan vous eussiens commis pour certaines causes que appelez avecques vous des [11] nobles du pays et autres personnes notables expers et congnoissans en ce jusques à tel nombre que bon vous semberoit, vous imposissiés et meissiés sur [12] les gens et subgés dudit chastel et chastellenie et leurs biens et sur les autres qui en la dicte forteresse pourroient avoir refuge en cas de néccessité pour [13] sauver eulz et leurs biens de l’acort et consentement d’iceulz tele somme de deniers ayde taille ou subside pour une fois que vous verriés que besoings [14] seroit, et qu’il appartendroit (c). En contraignant à ce tous ceulz qui pour ce seroient à contraindre. Et pour optempérer et obéir à noz dictes lettres [15] vous ayés mis ou fait mettre certains aydes à cueillir et lever jusques à trois ans après la date d’icelles sur les gens et subgés dudit chastel [16] et chastellenie et par especial sur les habitants et demourant ès villages de la banlieue dudit Monstereul qui ne font gués ne gardes à aucunes [17] autres forteresses ausquelles aides ou subsides pour les dites fortificacions cueillir et lever ont esté commis et députez de par vous par vertus de noz dictes [18] autres lettres plusieurs personnes, qui en ont exigié et receu grans sommes de deniers dont les aucuns n’en ont fait ou rendu aucun compte combien qu’il [19] y ait encore grant partie des dictes réparacions et fortificacions à faire (d) néccessaires à parfaire si comme dit notre dit chambellan. Nous vous mandons et [20] pour ce que autrefois vous a esté commis en ceste partie et que vous estes ja entremis de la dicte besongne commettons se mestiers est par ces présentes que appelez par [21] devant vous ou par devant telz commis et députez comme bon vous semblera et aussi appellez ceulz qui seront à appeller contraigniés ou faites [22] contraindre moyennant justice tous ceulz qui se sont entremis de cueillir et recevoir les dis aides ou subsides pour les dictes fortificacions et à [23] en faire et rendre bon compte et loyal tant des receptes comme des mises, et ceulz qui rendront bon compte, et qui seront à absoudre, absoulez, et quictiez, et leur donner [24] ou faites donner lettres de quittance. Et les autres contraigniés et faites contraindre vigreusement à paier sens délay et rendre le reliqua et tout ce en quoy il [25] seront tenus par la fin de leurs comptes, pour tourner et convertir ou proffit des dictes répparacions (e) et fortificacions et non ailleurs de ce faire vous donnons povoir man-[26]-dons à vous et à vos députez en ce faisant estre obéi car ainsi le voulons (f) nous estre fait, nonobstant quelconques lettre subreptices à ce contrans. Donné à Paris [27] le XXe (g) jour de may l’an de grace mil CCC IIIIxx, et sept. Et de notre règne le septiesme. [28] Par le roy à la relacion [29] du conseil [30] Milet (h).
(a) En plus de leur charge principale, certains baillis et sénéchaux (les « baillis des ressorts et exemptions ») étaient chargés par le pouvoir royal des relations avec les provinces qui ne faisant pas partie du domaine royal et étaient situées à proximité plus ou moins immédiate de leur circonscription. En l’occurrence, en 1387, le bailli de Cotentin, nommé Pierre de Négron, est notamment responsable des affaires qui concerne le duché d’Anjou, alors détenu en apanage par Louis II, duc d’Anjou de 1384 à 1417. (b) Sic pour il. – (c) Sic pour appartiendroit. – (d) Présence d’un trou dans le parchemin gênant la lecture du texte. – (e) Sic pour réparacions. – (f) Présence d’un trou dans le parchemin gênant la lecture du texte. – (g) XXe écrit avec une encre différente de celle du reste du texte. – (h) Par le roy à la relacion du conseil Milet écrit avec une encre différente de celle du reste du texte.
Bibliographie
TIXIER Céline, Montreuil-Bellay, une petite ville frontière à la fin du Moyen Âge (milieu XIVe-fin XVe siècle), Mémoire de maîtrise d’histoire (sous la direction de Jean-Michel Matz), Université d’Angers, 2000.
DURANDIÈRE Ronan, « L’enceinte urbaine de Montreuil-Bellay à la fin du Moyen Âge : premières hypothèses », Archives d’Anjou. Mélanges d’histoire et d’archéologie angevines, Association des Amis des Archives d’Anjou, numéro 9, 2005, p. 27-47.
Noël-Yves TONNERRE, Jean-Michel MATZ, L’Anjou des princes, Picard, Paris, 2017.
Paul-Henri Lécuyer, chef du service des publics aux Archives départementales de Maine-et-Loire, avril 2026
