Les fonds des Archives départementales de Maine-et-Loire, comme ceux d’autres services d’archives, comprennent un bon nombre de fragments de manuscrits, liturgiques ou non, issus d’anciens conditionnements de liasses, de défets de registres, ou encore en place sur des couvertures de registres. Lorsqu’il s’agit de partitions – qui plus est enluminées –, ils attirent tout de suite le regard et l’imaginaire de l’archiviste qui les traite. Voyons plus en détail le cas de l’un d’eux.
De la musique égayée d'enluminures pour la liturgie
Alors attention, soyons précis, il ne s’agit pas vraiment d’un extrait de partition, mais de ce que les spécialistes appellent un ouvrage noté, c’est-à-dire avec une notation musicale. Les signes qui décomposent la mélodie en indiquant la hauteur des syllabes du texte sont appelés « neumes ». Nés au Moyen Âge et utilisés pour le chant grégorien, ils préfigurent les notes des partitions actuelles et sont répartis sur une portée composée de quatre lignes au lieu de cinq aujourd’hui.

Ces neumes sont de formes et d’assemblages différents selon leur signification et les effets d’interprétation voulus. Les notes simples (comme le punctum, carré ou losangé) sont combinées par deux, trois ou plus (comme le podatus ou le torculus) et se lisent de haut en bas ou de gauche à droite.
L’abréviation « Respo. », pour « respons », placée au début de l’une des lignes de neumes, indique que le chant se faisait de manière alternée entre un chantre soliste et un chœur.
Le feuillet est extrait d’un antiphonaire, sans doute écrit vers la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle. Il s’agit d’un type de livre liturgique utilisé pour les parties chantées des offices religieux. Les chants sont empruntés à des textes bibliques, notamment aux psaumes, mais ils peuvent aussi avoir été produits par des compositeurs. En latin, ils sont calligraphiés sous les neumes, et les initiales en majuscules sont ornées de végétaux ou d’animaux peints. Réels ou imaginaires ? Sauriez-vous les reconnaître ?
Le déclin de l’utilisation du chant grégorien dans la liturgie à partir du début du XVIIe siècle, et la publication par la papauté de nouveaux modèles d’ouvrages liturgiques, expliquent le peu d’intérêt porté au registre dont ce feuillet est extrait.
Une deuxième vie au XVIIIe siècle...
Un notaire des XVIIe-XVIIIe siècles l’a sans doute acheté au sein d’un ballot de parchemin vendu au poids, pour conditionner ses minutes. Avec la diffusion des changements de liturgie issus de la réforme du concile de Trente et la généralisation de l’imprimerie à la fin du XVIe siècle, nombreux sont les manuscrits liturgiques à être démembrés et réutilisés par les instances publiques ou les notaires pour servir de gardes ou de couvertures de registres. Ces destructions-remplois atteignent leur apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Ce parchemin a servi à protéger des actes de 1763. La date est inscrite à plusieurs endroits, à l’avant et à l’arrière de la double page, à l’encre, dans une écriture différente de celle des chants. Trop grande, la page a été découpée de manière peu soignée et pliée pour s’ajuster au format de la liasse de papier.
Au verso, la mention « vu et vérifié par nous insp[ecteu]r des dom[ai]nes soussigné » donne une indication sur la manière dont les documents conditionnés avec cette page en parchemin ont été contrôlés par un membre de l’administration royale.
… et une nouvelle destinée au XXIe siècle
Voilà maintenant que ce fragment aborde sa troisième vie en étant identifié pour les recherches. Mis de côté lors du tri et du reconditionnement des archives notariales, il est intégré à l’inventaire des pièces isolées et petits fonds d’archives privées sous la cote 1 J 5456, avec d’autres fragments du même type.
La « fragmentologie », - ou étude des fragments, de leur usage premier à leur remploi -, est un champ de recherche en expansion, et en particulier pour ce qui concerne les ouvrages liturgiques. Les Archives départementales de Maine-et-Loire ont déjà, dans ce cadre, participé à la journée d’étude « Remembratio Codicum », qui s’est déroulé en 2022 à Angers et Tours.
Portée par l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT-CNRS), elle faisait partie d’un programme de recherche plus large consacré à la reconstruction de livres manuscrits médiévaux dispersés et fragmentaires (chant liturgique, musique).
Celui-ci a notamment permis aux chercheurs de l’IRHT-CNRS de découvrir en 2019 deux fragments d’un antiphonaire de l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers conservés à la Bibliothèque municipale d’Angers et aux Archives départementales de Maine-et-Loire, datant du dernier quart du XIIe siècle.
Floriana Bardoneschi, responsable des fonds anciens aux Archives départementales de Maine-et-Loire, janvier 2026



